Une visite chez le tailleur

Pour le plaisir de la lecture, et un brin de nostalgie d’une époque que je n’ai pas connue, je vous propose un article publié en 1937 dans Apparel Arts, une revue américaine diffusée auprès des tailleurs pour présenter les dernières modes à leurs clients.

C’était ma toute première rencontre avec les tailleurs anglais. Et avec les méthodes de vente anglaises. « Voilà une assez belle pièce de tissu. Elle devrait se porter plutôt bien, n’est-ce pas ? ». Pas de réponse. A la place, il prenait le rouleau de lourde cheviotte marron, en déroulait une longueur, et la drapait sur sa jambe. Après l’avoir admirée une minute, il la reposait sur le comptoir. « Cela ira très bien, Monsieur ».

Savile Row en 1901

Savile Row en 1901, devant la maison Poole, premier tailleur à s'installer sur Savile Row en 1846.

« Mais — n’est-ce pas — n’est-ce pas vraiment une pièce de toute première qualité ? » Habitué aux méthodes de vente américaines, voilà une façon de faire bien choquante. Selon la loi, il aurait dû m’affirmer que c’était le meilleur tissu de Jermyn Street. Si ce n’était pas le meilleur de Londres. Ou peut-être même du monde. Non, répondit-il tranquillement.

« Cela vous fera bon usage, Monsieur ». Rien de plus. Pas la peine de pousser ce tailleur anglais à vendre. Voilà tout ce que je pu tirer de lui. Cela me ferait bon usage. Et c’était vrai. Un costume et un manteau de ce tissu me fit plusieurs années. Ensuite, il fut envoyé dans le tue-mite pendant que son propriétaire était à la guerre. Après quoi il en fut exhumé, porté trois ou quatre ans de plus, et finalement lorsque plus personne ne put plus le voir sans en avoir la nausée, il fut donné à l’Armée du Salut. Quelqu’un quelque part le porte toujours. Bien sûr, c’était des tissus d’avant-guerre. La personne qui s’était occupé de moi, en 1911, est maintenant le Managing Director de la maison. Les clients, fussent-ils clients depuis 26 années, ne le voient pas souvent. Mais l’été dernier je pensais à lui. A ce costume. « Ah… On ne fait plus de tissus comme ça de nos jours ».

On n’en fait plus. Pourtant, si les tissus anglais ont changé en un quart de siècle, les techniques de vente anglaises sont restées les mêmes. De même que les tailleurs anglais et leurs boutiques. Ce petit établissement du West-End, à Londres, quelques portes à peine de l’endroit où le roi Edouard VII logeait sa maîtresse au tournant du siècle, est exactement le même qu’il y a vingt-six ans. Les mêmes rouleaux de tissu sur des étagères jusqu’au plafond. Les mêmes vitrines dépolies empêchant le badeau passant par Jermyn Street de regarder à l’intérieur. La même clochette et son gling-gling lorsque vous passez la porte. La même marche accédant à la salle de coupe à l’arrière. Certaines choses changent dans le monde, mais pas parmi la Guilde des Marchands Tailleurs de la ville de Londres, dont le Managing Director de la maison qui m’avait coupé un costume en dix-neuf-cent-onze est maintenant le Président.

Les boutiques de tailleur sont représentatives des pays où elles sont situées. En Allemagne, les tailleurs ont le ton très militaire. Claquements de talons et courbettes. La ceinture, les divers uniformes exposés sur des mannequins, les dessins d’uniformes au mur. En Allemagne, la boutique d’un tailleur est une Salle de Gardes. Aux Etats-Unis, c’est un bureau où l’on fait du business.  L’ambiance est à l’efficacité. De petits carrés de tissus sont reliés en albums pour que vous puissiez les parcourir rapidement. Les chaises aux dossiers durs ne vous invitent pas à rester trop longtemps. C’est un lieu consacré au business. Il est dirigé comme un bureau. Pas de temps à perdre.

Le tailleur anglais n’a pas le moindre intérêt pour l’armée en tant que telle. Il n’est pas davantage en train de gérer un business avec ses lignes de production. Chez lui, c’est un club pour hommes dont les membres sont ses clients. A l’avant de la boutique, il y a un large comptoir où sont étalés des rouleaux d’étoffes. Il y a deux grands fauteuils de cuir devant la cheminée, et une table où Sketch, Tatler et The Bystander sont à disposition. Une boîte de cinquante cigarettes Benson& Hedges est à côté, avec plusieurs boîtes d’allumettes et le Times du matin. L’atmosphère vous invite à rester. Acheter un costume ici est un rite. Le britannique ne compte pas le faire en coup de vent. Il passera au moins une heure ici, et le tailleur espère qu’il le fasse. Nous ne sommes pas au bureau, mais au club.

Hunstman dans les années 1970

Hunstman dans les années 1970

Un club dont tout le monde peut-être membre ? Pas du tout. Cette maison est un club, et est gérée comme un club. Vous n’entrez pas comme ça dans un club en demandant à y déjeuner, pas plus que vous n’entrez chez John Walls ou n’importe quel autre tailleur du West-End en disant que vous voulez commander un complet. Si cela vous venait à l’idée, le dirigeant de la maison viendrait de l’arrière boutique vous dire fermement qu’il était désolé, mais qu’il ne pouvait pas vous obliger. Croyez-le ou non, c’est comme cela. Même son propre tailleur ne s’en laisse pas compter. En vingt-six ans, je n’ai jamais pu m’opposer à ses désirs. Quand il affirme qu’un certain tissu n’est pas pour moi car il ne rend pas assez bien, il dit qu’il n’en fera pas un costume pour moi. Et ce n’est pas la peine de discuter.

On vous parraine chez un bon tailleur de Londres tout comme on le fait dans un club. Cette façon de conduire les affaires peut vous faire rire, mais il faut bien reconnaître que la même famille mène la maison depuis trois générations, ont su mener leurs affaires, et prospérer. Il y a donc certainement quelque chose dans ces méthodes. Naturellement, ils ne voient aucune raison de changer, bien que le patron de la maison me soutenait l’été dernier que les choses n’étaient plus ce qu’elle furent. Le comptable, qui était assis dans son petit bureau penché sur ses registres de trois pieds, à partir desquels il envoyait ses factures pour Lady Day (le 25 mars) et Michaelmas (le 29 septembre) est mort depuis. Maintenant, il y a un nouveau comptable, avec une machine à écrire dans son bureau. Imaginez le peu, une machine à écrire !

Oui, le tailleur anglais gère un club, et son client anglais veille sur lui avec un accent de propriétaire. Il parle de son tailleur comme « son homme », et dit « pourquoi n’iriez-vous pas voir mon homme, il s’occupera de vous pour une guinée de moins ». Quand un britannique vous dit cela, prenez-le comme un compliment. Il sous-entends qu’il accepte de vous présenter à son tailleur. Vous allez être parrainé pour être membre du club.

Et dans ce club, on paie en guinées. Dans les temps anciens, la monnaie d’échange était la guinée d’or, qui valait une livre et un shilling. Il n’y a plus de guinées en circulation de nos jours, mais la tradition persiste et les tailleurs de Londres gagnent cinq pour cent de plus sur tous les achats. De manière générale, vous paierez douze à dix-sept guinées (soixante à soixante quinze dollars) pour un costume, et quinze à vingt-deux guinées (soixante-quinze à cent dollars) pour un habit. En outre, vous bénéficierez de tous les privilèges du club, parce que le tailleur londonnien rend divers services confidentiels pour ses clients, des services qu’aucun tailleur américain n’imaginerait rendre.

Ainsi, il peut recevoir, conserver, faire suivre ou détruire du courrier. Il est tout disposé à vous obtenir quoi que ce soit de raisonnable sous  n’importe quel délai. Un client envoie un télégramme du Kenya où il était en station pendant trois ans, prévenant qu’il arrive à Londres pour être témoin à un mariage l’après-midi de son arrivée. Il attend qu’une tenue complète soit à sa disposition. Comprenez : une jaquette, des pantalons rayés, un gilet, une cravate, une chemise, des chaussettes, des chaussures et un chapeau de soie. Tout devra aller parfaitement, bien entendu.

Le tailleur du West-End est à la fois banquier, secrétaire, confident, et même patron de bar. A Londres, il est d’usage de boire à certaines heures, pendant le déjeuner, le dîner ou après le théatre. Par conséquent, un tailleur de Bond Street tient un débit de boisson pour sa clientèle. Un ascenseur vous amène au deuxième étage, où est aménagé un salon à cocktail parfaitement équippé, avec son bar. Une seule règle est en vigueur ici : buvez autant que vous voulez, mais vous ne pouvez pas payer vos consommations. Bien entendu, si en cours de route vous choisissez de faire une étape au rez-de-chaussée et de jeter un oeil aux tous derniers tissus, la maison sera enchantée de vous les montrer.

Un tailleur encaisse des chèques pour ses clients. Il leur obtient les meilleurs fauteuils au théatre. Il réserve une table au Ritz pour le dîner. Il téléphone à leurs amies. Une fois, un clients en Egypte demanda à un tailleur de lui acheter une montre en or ainsi qu’une chaîne d’une certaine sorte, et de lui envoyer. Cette année, un client écrivit depuis l’Inde pour demander à son tailleur de Londres de lui obtenir cinq places pour le Couronnement, ainsi qu’une voiture Austin qui l’attende à l’arrivée du train P&O à Victoria. Le tailleur habille son client pour un événement majeur tel qu’une présentation à la Cour. Il est arrivé qu’un tailleur de ma connaissance ait le chien d’un client sur les mains toute une journée, et doive promener le chien à Hyde Park.

En Angleterre, le tailleur connait mieux la vie intime de son client que sa propre famille. Il y a une raison à cette relation des plus étroites. Il y a fort peu de magasins de prêt à porter en Angleterre, et presque tout le monde va chez le tailleur, bon ou mauvais, cher ou bon marché. De manière générale, un Anglais des classes supérieures s’adresse à celui qui s’occupait des vêtements de son père. On comprend tout ceci quand on réalise comment la relation s’établit et s’entretien. Outre sa boutique au coeur de Londres, John Walls a un club pour jeunes hommes dans la petite ville d’Eton, de l’autre côté du fleuve face au château de Windsor. C’est dans cette vallée humide et malsaine qu’est établie la célèbre école privée d’Eton, à laquelle vous devez avoir été inscrit quelque jours après votre naissance. Il fut un temps où cette maison était le seul tailleur en ville. Ils fabriquaient les deux vestes du costume d’Eton, pour un prix de trois guinées, les deux blazers de flanelle et les deux pantalons de flanelle que tout garçon de cette école est tenu d’avoir. Ici, le jeune étonnien, tout juste agé de neuf ans, a son premier contact avec un tailleur.

Il quitte Eton pour entrer à l’Université, Oxford ou Cambridge. Le tailleur l’accompagne, et il se passe à peine deux semaine sans que le jeune membre de la maison ne veille sur lui, au cas où. Il prend ses mesures, lui montre des échantillons, et une fois le choix fait, coupe son costume et lui apporte à Oxford. Peut-être l’étudiant s’est-il entre temps trouvé lourdement endetté. Un tailleur obligeant facturera un costume au père, et donnera les douze guinées au fils. Vous voyez pourquoi la plus grande confidentialité s’établit.

Arrive la guerre. Le tailleur fabrique l’uniforme du jeune homme. Par la suite, il continue de lui couper ses vêtements. Peut-être le jeune membre de la maison est-il aujourd’hui devenu Managing Director, et son fils s’occupe des uniformes d’Eton pour les enfants de ses clients. Vous noterez qu’il n’est jamais parlé d’argent. On paie ou on ne paie pas, comme on le souhaite. Les Anglais ne sont pas très pressés avec leur tailleur, c’est une vieille coutume anglaise. Quand le client vient avec un chèque de cinquante livres pour solder son compte, il commande aussitôt trois nouveaux costumes, et est à nouveau endetté de cinquante livres.

Certains ne soldent leur compte avec leur tailleur qu’à leur mort. Bien que la plupart des tailleurs de Londres aient 1000 ou 2000 livres d’en-cours à tout moment, les pertes sont probablement d’un cinquière de celles d’un tailleur américain. Et ce parce que les anglais connaissent leurs clients.

Il en faut beaucoup pour arriver à briser la relation entre un client et son tailleur. Cela est pourtant déjà arrivé. Il est arrivé qu’une fois, le jeune représentant d’une firme de tailleurs, lors d’un voyage en province, se voit demander par un client de rester un jour de plus pour qu’il puisse le voir. Ainsi fit-il, reçu une commande, et se trouvant à court d’argent à cause de la nuit supplémentaire, emprunte à son client une livre. Le lendemain matin, le dirigeant de la firme recevait une lettre accompagnée d’un chèque soldant le compte, annulant la commande. Une autre fois, le même jeune membre de la firme se promenait tranquillement sur la Grande Rue d’Oxford, attendant son train en fumant une cigarette, lorsqu’il croisa un étudiant de ses clients. Le Directeur fut immédiatement informé du fait, et la relation interrompue, parce qu’un membre de la firme avait été surpris à fumer durant les horaires de travail. Vendre à un client un motif de tissu qu’un  collègue ou  un autre membre de son club s’avèrerait déjà porter est aussi source de difficultés. Plus d’un tailleurs du West End s’est vu contraint de reprendre un costume pour cette raison. C’est d’ailleurs pourquoi une bonne maison, par principe, n’achète jamais plus d’une longueur de chaque tissu, exception faite de ce que la corporation des tailleurs appelle « le pain et le fromage », c’est à dire la serge bleue et la flanelle grise.

Les meilleurs tailleurs de Londres sont souvent des tyrans. Une firme de Savile Row comme Scholte, qui a fait des costumes pour le roi Edward, ne prête aucune attention aux désirs de ses clients. C’est un costume Scholte ou rien. Ils coupent le costume comme sont coupés tous leurs autres costumes. Si vous n’aimez pas cela, ils vous suggéreront poliment de vous adresser ailleurs. Comme beaucoup d’Anglais, le Duc de Windsor attache une grande importance à ses vêtements. Ses vestes et gilets sont coupés par Scholte et ses pantalons par un autre coupeur, d’une autre firme. Naturellement, vous ne pouvez pas entrer dans une telle maison et commander un costume comme cela. On attend de vous que vous en commandiez plusieurs. Et n’oubliez pas de glisser un pourboire au premier coupeur lors de votre premier essayage.

Vous pouvez dépenser beaucoup d’argent chez un bon tailleur du West-End, cependant au final leur prix sont environ la moitié de ce qu’il vous en coûterait en tissu et façon à New York ou Chicago. Il y a plusieurs raisons à cela. Un bon coupeur à Londres gagne £15 ou £20 par semaine, alors qu’à New York il pourrait prétendre à 10 000 $ par an. La main d’oeuvre est considérablement moins chère à Londres, de même que les frais généraux, et de même que les fournitures. Parce que les bons tailleurs de ce côté de l’Atlantique utilisent principalement des tissus anglais soumis à des droits de douane de 75%. Vous pouvez cependant devoir payer  une forte somme à Londres pour des costumes bien particuliers. John Walls fit une fois un uniforme diplomatique pour un agent consulaire britannique en Orient, coûtant £220, soit environ 1 100 $. Ce prix comprenait l’uniforme avec veste, chapeau, pantalon, ainsi qu’une boîte de fer blanc pour le stocker afin que les broderies d’or ne ternissent pas dans ce climat chaud.

Les uniformes diplomatiques et de cérémonie sont les plus coûteux à réaliser, et tous les tailleurs du West End ne sont pas en mesure de les faire. Quand vous voyez marqué au-dessus de l’établissement « Cour » ou « Tailleur à la Cour », cela signifie qu’ils sont spécialisés dans les vêtements royaux, vestes de velours et culottes pour les ministres et ambassadeurs auprès de la Couronne, etc. « Civil et Militaire » au-dessus de la boutique signifie qu’ils font les tenus ordinaires, mais qu’ils ont aussi été accrédités par un régiment de la British Army en tant que tailleur du régiment, et coupent les uniformes de ses officiers. « Sports et Mufti » indiquent que la maison s’occupent plus spécialement des tenues de chasse et d’équitation. A l’occasion, une firme peut s’occuper de toutes les sortes de tenues, comme c’est le cas pour John & Peg, tailleurs pour la Brigade des Gardes.

Vous devez impérativement rendre visite à un tailleur du West-End pour réaliser ce que votre femme ressent quand elle va à Paris. Vous devez voir ce tissu, le toucher, le voir jeté à grand plis sur la table pour apprécier ce qu’elle connait quand elle entre chez l’un de ces couturiers de la Rue de la Paix. Parce qu’il est particulièrement difficile de résister à l’attrait de l’étoffe, surtout si vous pensez au fait qu’il vous en coûterait le double pour avoir la même chose à New York. Quand bien même auriez-vous une armoire remplie de costume au point que vous ne pouvez tous les porter, vous l’oubliez à l’instant. Pris au charme des vendeurs britanniques, cet air détaché, distant, qui vous laisse vous enfoncer de plus en plus profond de tissu en tissu, vous oubliez tout. Vous vous reprenez. Vous rappelez que vous n’avez pas besoin d’un nouveau costume, et d’ailleurs vous n’avez pas encore fini de payer le manteau que vous avez fait faire l’an dernier.

« Si je puis me permettre, Monsieur, nous ne campons pas précisément sur votre paillasson ».

D’accord, allons-y. Faites-moi quelque chose là-dedans. Deux pantalons, pas de poche poitrine sur la veste. Dieu sait quand il sera payé. Dieu sait que que le temps anglais est différent. Les tailleurs ne s’attendent pas à être payés rapidement.