Variations sur le cran aigu

Suite à mon précédent article sur les variations possibles autour du cran aigu, j’ai retrouvé sur le forum De Pied en Cap une courte discussion à ce sujet, dans laquelle j’avais identifié plus d’une dizaine de paramètres sur lesquels jouer (qui n’étaient pas tous indépendants entre eux).

J’ai tenté d’explorer systématiquement ces différents paramètres, en partant toujours de la même base : un devant gauche de veste droite, à cran aigu et poche passepoilée. La base présente un cran dans une approche conservatrice de la tendance actuelle : placé modérément haut, de largeur moyenne, de forme « neutre », avec un dessin de revers légèrement galbé mais sans excès.

 

A partir de cette base, j’ai modifié chaque fois un seul et unique paramètre. On constate d’ailleurs que certains changements entraînent des effets visuellement similaires, alors qu’un examen attentif montre qu’il y a bien une légère différence.

Pour entamer cette exploration du cran aigu, je vous propose de commencer par les deux premiers paramètres qui viennent immédiatement à l’esprit, et qui sont souvent ceux autour desquels se focalisent les discussions sur les forums d’amateurs de beaux vêtements  : la largeur du revers et la hauteur du cran.

1. Premier paramètre sur lequel agir, la largeur du revers :

On constate que, toutes choses étant égales par ailleurs, les revers étroits allongent les lignes et affinent la silhouette. A l’opposé, les revers larges accentuent les lignes horizontales et soulignent la carrure.

2. Second paramètre, la hauteur du cran :

Si le cran haut allonge les lignes, le cran placé plus bas me semble lui focaliser le regard sur la zone correspondant au noeud de cravate. Et plutôt que marquer une horizontale élargissant le buste, il semble davantage meubler la poitrine, lui donner du volume.

On notera que ces trois revers font exactement la même largeur, même si la hauteur du cran influe significativement sur la forme du revers.

3. Comme nous allons le voir, la forme du cran lui-même est de première importance dans le caractère donné à la veste. Sur tous les exemples ci-dessous, le cran est rigoureusement placé à la même hauteur, et le revers fait précisément la même largeur.

Troisième paramètre identifié, la longueur de l’anglaise, c’est à dire la profondeur du cran (à largeur de revers égale).

L’anglaise allongée, à la Smalto, rend le revers plus « dynamique », entraînant les lignes vers l’épaule. L’anglaise plus courte va elle arrondir les choses, rapprochant le revers de l’idée d’un col châle.

4. Une seconde manière de dessiner le revers pour changer la forme du cran sera l’angle de l’anglaise :

L’anglaise presque horizontale, très années 50, accentue la carrure, alors que l’anglaise très oblique, comme la pratiquent actuellement certains tailleurs italiens, étire les lignes jusqu’à l’épaule.

5. Nous nous sommes jusqu’ici focalisés sur le revers. Celui-ci n’est en réalité qu’une moitié du cran, l’autre moitié, la contre-anglaise, étant dessinée par le col.

Notre cinquième paramètre sera la longueur de la contre-anglaise, que l’on peut dans une certaine mesure modifier indépendamment de l’anglaise :

Nous avons « dans une certaine mesure », car pour rester dans le domaine du cran aigu, on évitera que la contre-anglaise ne dépasse le revers (ce qui peut se faire sur d’autres styles de cran), et sauf à rechercher un effet de style tout à fait inhabituel, on ne lui donnera pas de longueur négative.

Raccourcir la contre anglaise, c’est à dire couper un col plus étroit, permet de dégager la pointe du revers et de se rapprocher d’une verticale dans le haut du buste. On retrouve à la fois un effet de légèreté dans le haut et un effet de carrure. Allonger la contre anglaise permet de retrouver une rondeur similaire à l’anglaise courte (le bord du col se rapprochant de celui du revers, le tout formant une continuité), tout en ayant une ligne plus dynamique et affinée. En quelque sorte, une combinaison de la rondeur d’un col châle et de l’allongement donné par le cran aigu.

6. Une autre façon de modifier le col pour dessiner le cran sera l’angle de la contre anglaise. Nous lui avons jusqu’ici donné un angle fermé, en faisant arriver le col presque jusqu’à toucher le revers. Mais une variante classique chez les tailleurs, et particulièrement seyante aux crans aigus sur vestes droites, est d’ouvrir cet angle en détachant la contre-anglaise du revers :

Dernier paramètre permettant de dessiner un cran : l’arrondi que l’on donne aux angles. La tradition tailleur veut que l’on évite les angles vifs, et qu’on contraire on accorde un soin particulier à les émousser, ce qui demande un certain doigté et surtout ajoute quelques étapes au montage du revers. Bien souvent la confection va au plus simple, et marque des angles vifs, plus simples à former par une découpe ou un repli de l’étoffe. Je dois reconnaître cependant que certains tailleurs font de l’angle vif une caractéristique de leur style, et s’attachent alors à le faire le plus net possible, aussi affuté qu’une lame.

8. Notre exploration du cran aigu nous a permis d’identifier jusqu’ici 7 paramètres indépendants, ayant des effets similaires ou opposés, et que l’on pourra combiner pour qu’ils se renforcent l’un l’autre, ou au contraire qu’ils se complètent.

Restent deux lignes fondamentales pour dessiner le revers, à savoir le bord extérieur du revers et sa cassure (le bord intérieur, où il forme le pli avec le devant de la veste).

Le bord du revers peut adopter des lignes très tendues, ou au contraire se voir doté d’un galbe généreux, dont le « ventre » pourra d’ailleurs être placé plus ou moins haut.

9. Si cette ligne extérieure est fréquemment discutée par les amateurs, tellement elle contribue aux caractéristiques du style d’une période (le revers galbé étant très années 1970, alors que les lignes tenues à l’extrème seraient plus typiques du début des années 2000), on n’aborde que rarement la forme donnée à la cassure. Il est vrai que pour mettre en forme ce pli, il est nécessaire de recourir à des techniques assez subtiles de l’art du tailleur, où la coupe seule ne suffira pas et devra être complétée d’un montage particulier. C’est pourtant un élément de style tout à fait traditionnel, qui était déjà l’objet de soins attentifs des élégants du XIXe siècle lorsqu’ils se faisaient faire leur redingote.

La forme que l’on donne à cette cassure est pour partie décidée par la morphologie du client : une personne ayant un port très redressé, bombant le torse tel un militaire au garde à vous, aura naturellement besoin d’une certaine convexité pour que le vêtement ne lui découvre la poitrine par excès.

Mais c’est aussi un élément de style, qui donne une touche caractéristique à la silhouette générale. On retrouve ainsi une casse très convexe sur les habits de l’époque napoléonnienne, avec leur forme si particulière en « poitrine de pigeon ». A l’opposé, creuser la cassure permet de découvrir la chemise, un effet de style souvent recherché sur les tenues de soirée (que l’on renforcera d’ailleurs en adoptant un boutonnage assez bas, pour bien dégager le plastron).

Notre inventaire systématique comprend donc pas moins de neuf éléments permettant de totalement tracer les lignes d’un revers à cran aigu. Neuf éléments que le coupeur déterminera avec exactitude pour donner au vêtement à la fois son « style maison », mais aussi la petite touche « tailleur » qui fera que le revers, loin de se limiter à être un élément de style (élément ô combien important, ceci étant), mais d’être aussi la recherche d’une adéquation avec la morphologie du client. Stature, carrure, tour de cou, forme du visage… un revers bien tracé complètera harmonieusement notre physique. Et c’est par un savant compromis entre ces neuf paramètres que l’on trouvera une manière de faire qui en même temps préserve un certain style, qui, nous l’avons vu, n’est finalement souvent qu’un effet d’optique, qu’une illusion.